Homélie prononcé lors du centenaire de Notre Dame le 25 mars 2012

0
467

 

C’est curieux, mais une des premières grandes étapes dans la vie d’un homme, c’est quand on commence à lui dire non. C’est la que le petit enfant se rend compte qu’il n’est pas seul sur terre et qu’il va devoir faire avec un autre qui s’oppose à ce qu’il veut faire, bien souvent pour son bien. « Fais pas ci, fais pas ça, va pas là, dit pas ça ! » Mais c’est là aussi qu’il va apprendre que lui aussi peut accepter ou refuser et il ne va pas s’en priver. Cette période du non est déterminante. Et petit à petit, il va se rendre compte qu’un oui ou qu’un non, ça engage.

Dire oui un jour, c’est facile. Beaucoup d’entre nous ont su dire des oui déterminants à un moment ou à un autre de leur vie. Cela peut être pour un choix d’étude, de travail, de lieu d’habitation, d’état de vie, de conjoint… C’est vrai il vaut mieux y réfléchir à deux fois avant de s’engager, mais en soi, c’est un petit mot qu’on dit souvent et qui l’une ou l’autre fois, assez rarement finalement, nous engage à fond. Ce qui est plus compliqué c’est de se le redire chaque jour, chaque matin au lever, en commençant une journée chargée… et puis le soir au coucher, après avoir porté le poids du jour et parfois de la trahison.

Jean-Paul II demandait aux chrétiens d’être des femmes et des hommes d’Annonciation, à l’écoute de la Parole pour l’accueillir dans la foi et la rendre concrète dans leur vie de tous les jours. Benoît XVI invite lui aussi les chrétiens à découvrir comment Marie vivait cette écoute croyante de la Parole de Dieu. De l’Annonciation à la Pentecôte, Marie se présente à nous comme la femme totalement disponible à la volonté de Dieu…docile à la Parole divine de façon inconditionnelle (cf. Lc 1,38)…

Le Bienheureux Guerric, un ami de saint Bernard, proposait à ses frères : « tu peux toi aussi concevoir ce Dieu que la terre entière ne peut contenir, le concevoir en ton cœur, non en ton corps ; ou plutôt si, même en ton corps, quoique ce ne soit pas par une opération ou une manifestation corporelle ; vraiment en ton corps, puisque l’Apôtre nous ordonne de glorifier et de porter Dieu en notre corps… Celui qui à présent est conçu, Dieu, en nos esprits, en les configurant à son esprit de charité, naîtra alors comme homme en nos corps en les configurant à son corps de clarté, cette clarté en laquelle il vit et est glorifié, Dieu dans tous les siècles des siècles. » Quel programme audacieux !

Ce qui m’impressionne toujours dans ces oui que nous osons dire, c’est l’extraordinaire force qui est déployée lorsque nous nous laissons aller à Dieu. Que ce soit lors de mes 13 ans en Haïti, mes 6 ans à Valence, mes 4 ans au Blanc-Mesnil, je me suis toujours émerveillé de ce qui se vit dans le monde et dans l’église grâce à quelques acteurs fragiles et insignifiants qui ont su dire oui à Dieu, bien loin de ceux qui promettent qu’ils vont changer le monde à la force de leur poignet.

On me propose une mission. Je mets bien en garde ceux qui me la proposent de mes limites, de mes imperfections, de mes fragilités. Malgré cela, ils confirment leur demande, bien souvent parce qu’ils n’ont personne d’autre, il est vrai. J’accepte donc la proposition en me disant qu’après tout ils savent ce qu’ils font. Dans mes missions, je n’accomplis pas des choses extraordinaires, mais autours de moi se vivent des choses fabuleuses. Je suis témoin de merveilles qui se réalisent, là où on a l’impression qu’il ne devrait y avoir que désolation. Laurent nous parlait d’Haïti hier au cours de la soirée et c’est vrai que, avec notre compréhension des choses, nous aurions depuis longtemps abandonné tout espoir avec la quantité et la densité des catastrophes qui se sont abattues sur cette île. Les femmes et les hommes de ce petit pays sont toujours debout, forçant l’admiration de tous. Leur oui à la volonté de Dieu reste intact et ça nous agace ce « si Bondie vle » à tout bout de champs. On essaie de leur dire qu’il ne s’agit pas de la volonté de Dieu, mais de la leur, et puis au fond, on se rend bien compte que ce n’est pas de la fatalité mais c’est là qu’ils puisent leur espérance dans le plus profond de leur identité d’homme créé par Dieu. Oui, il y a là quelque chose du « que tout me soit fait selon ta parole » de Marie ou du « que ta volonté soit faite et non la mienne » de Jésus au jardin des oliviers ». Parce que s’il y a un peuple qui ne se laisse pas aller à la fatalité, c’est bien le peuple haïtien.

 

Lorsque nous fêtons les 100 ans de Notre Dame, ce n’est pas un bâtiment qui est voué à disparaitre que nous célébrons, mais c’est d’une foule d’enfants, de femmes et d’hommes qui ont su dire oui à un moment ou à un autre pour participer à cette communauté chrétienne, la bâtir, et qui avec leurs qualités et leurs défauts ont témoigné de cette espérance qui les dépassait mais à laquelle ils s’accrochaient. Nous en sommes ce matin le résultat. Si nous avons entrepris une semaine de réflexion, de prière, de partage et de fête, ce ne sont pas seulement nos compétences ni nos bonnes intentions qui ont permis de la réaliser, mais à partir du oui de quelques-uns, en dépassant toutes nos divergences et nos susceptibilités, nous avons voulu tendre vers cet essentiel qui était de témoigner que Dieu s’est fait homme grâce à l’acceptation de la vierge Marie et que nous avons encore et toujours à l’enfanter dans notre monde. Si Chacun de nous repart chez lui avec cette ferme conviction qu’il a à enfanter le fils de Dieu en ce monde à son tour, dans son quartier, dans sa cité, au travail, à l’école, à la maison en étant des femmes ou des hommes de l’annonciation, notre église Notre Dame peut partir avec confiance pour cent ans encore.

Franz